De Dati à « Rachida »
Madame le Garde des Sceaux est excédée par l’opprobre, le discrédit, les attaques personnelles et autres tentatives de déstabilisation dont elle se sent victime. Comme on la comprend : des centaines de roses blanches livrées par les bâtonniers de France jusqu’à la Chancellerie pour tenter de décrocher un entretien avec elle ; des magazines (VSD, Point de Vue, Gala) rapportant sans son autorisation la présence de Madame dans sa robe Christian Dior aux festivités chics en vogue ; les hommages répétés du Président de la République tombé sous le charme de « Rachida » ; un « Point de vue » du Premier Président de la Cour d’appel de Paris et du bâtonnier de l’Ordre des Avocats du Barreau de Paris adressé directement à un grand quotidien du soir via la Chancellerie ; pour ne rien dire de ce grand parti d’opposition, on ne peut plus silencieux eu égard à une « femme issue de l’immigration ». Non sans bravoure, Madame le Garde des Sceaux essuie ces humiliations sans que sa côte de popularité n’en soit entachée, promettant toutefois d’y répondre sans ménagement, car fondées seulement sur sa condition de « femme » et ses « origines sociales ».
L’émission « Vivement Dimanche » qui lui fut consacrée constitua un exemple parmi tant d’autres de ce traitement de défaveur qu’on lui réserve continûment. France 2 avait en effet promis une émission « sans complaisance » qui retracerait fidèlement le parcours sans faute d’une passionaria qui n’a de cesse de clamer que seul l’inspire « son combat contre l’injustice », entourée pour l’occasion de personnalités elles-mêmes hantées par cette noble aspiration. Aide-soignante et magistrate ? Du pareil au même : « La victime est au centre, soit d’une maladie, soit d’une infraction, et par là même d’une injustice ». Et Madame le Garde des Sceaux (devenue « Rachida » le temps d’une après-midi) de retracer les étapes d’un périple marqué par une exclusive « soif de justice ». Premier témoin : Albin Chalandon, ancien Garde des Sceaux, lequel confirme la parfaite intégrité de cette aide-soignante hors du commun, qui débarqua telle une « boule noire » lors d’une cérémonie à l’ambassade d’Algérie et lui servit tout de go son appétit d’un monde meilleur enfin purifié de ses injustices : « Elle voulait sortir de sa banlieue. Je l’ai fait prendre à Elf Aquitaine ». Et « Rachida » de commenter : « Mes parents m’ont donné la vie. Il m’a donné un acte de naissance sociale ». La confiance de cette jeune femme dans la justice et la méritocratie l’incite à aller plus loin encore. Aussi est-ce au tour d’Arnauld Lagardère d’entrer en lice : « J’aimerais travailler pour un homme comme vous ». Réponse de l’intéressé : « Je n’ai aucune raison de me priver d’une femme comme vous ». Moyennant quoi, « le financement des études de management » de « Rachida » par M. Lagardère viendra concurrencer « l’acte de naissance sociale » consenti par le président d’Elf Aquitaine. Tout cela devant un plateau ému aux larmes par ce pur produit de l’école de la République, qui aura réussi à forcer les barrières sociales qui la ligotaient à un parterre de « Deschiens », eux-mêmes copies conformes de ses propres voisins (qui apprécieront). S’ensuivent Jacques Attali, à Londres, puis La Lyonnaise des Eaux, avant que Simone Veil ne lui souffle l’idée d’une carrière dans la magistrature (par des « voies parallèles »), lui offrant au passage sa robe noire en guise de vocation.
Une fois revisité le dogme de la méritocratie, place à celui de la famille de cœur et de sang. Assis au premier rang, père, sœurs et frères voient leurs professions respectives déclinées (ingénieurs, experts comptables, professeur d’université) par la voix de celle qui, toutefois, continuera d’incarner, ô combien, la fierté familiale. Quant à l’absence du frère, elle démontre « qu’elle n’est pas de toc », soutient le Président de la République. Le plateau trouve alors une nouvelle occasion de s’attendrir : « Rachida » désigne une jeune femme blonde, sa « sœur adoptive » depuis sa petite enfance – dont chacun trouvera à se réjouir qu’un test ADN ne soit pas venu compromettre la pérennité de leur relation. Changement de caméra, pour nous présenter « les visages de la justice ». Le premier est celui d’une procureur qui se fait fort d’expliquer aux téléspectateurs qu’elle représente « l’avocat de la société et de la victime » (sic) avant de conclure : « ce que j’aime dans cette profession, c’est qu’on peut faire passer ses propres valeurs » (donc avant celles de la victime et de la République ?). Second visage, celui de la greffière de « Rachida » (la gauche elle-même n’y aurait pas pensé), qui louera l’indicible talent professionnel et humain de son ancienne patronne. Le dernier, enfin, celui d’une directrice d’établissement pénitentiaire pour mineurs, qui confirmera qu’en détention, comme chacun sait, « il n’y a pas d’oisiveté possible », et décrira un milieu carcéral à ce point idyllique que Michel Drucker ne put s’empêcher de lui promettre qu’il viendrait voir « ses gamins » quand il passera « dans le coin ».
Tant d’émotion et de sourires ne pouvaient que renforcer la détermination de « Rachida » à ne pas céder aux attaques orchestrées par cette émission, dont on voit en effet qu’elle fut « sans complaisance ». Ni Alain Souchon (Abderhamane, Martin, David), ni Patrick Bruel (Adieu, sur les attentats de Madrid), ni même Marc Lavoine (C’est ça la France) n’eurent raison du sang-froid de Madame le Garde des Sceaux. Quant à Michel Drucker, il a la dent dure et décidément rancunière : pas question de conclure l’émission sur un tel échec, dont « Rachida » aurait pu s’enorgueillir. Aussi, au diapason de l’animosité ambiante, l’animateur sortit de son chapeau un Claude Sérillon revigoré, contradicteur farouche de son invitée et bien décidé à lui donner le coup de grâce. Seront donc évoqués deux ou trois sujets sensibles tels que la loi pénitentiaire, la légitimité d’une personnalité politique jamais élue, l’indépendance des magistrats et plus particulièrement du Parquet : en vain. De quelques phrases et sourires bien sentis, Madame le Garde des Sceaux sut balayer les attaques de l’impertinent. La récompense ne se fit pas attendre et, chose promise, chose due, le Président de la République rendit un vibrant hommage à « Rachida », ici investie du « symbole de la France qu’il veut ». Racontant sans pudeur aucune que son amie avait pleuré toute la journée en apprenant qu’il la nommait Garde des Sceaux (à la question : « mais comment est-ce que l’on fait ? », il lui répondit, pédagogue, qu’« il suffit de rester toi-même »), Nicolas Sarkozy expliqua que le parcours de Madame le Garde des Sceaux prouvait que « ceux qui veulent s’en sortir s’en sortent » : grâce en soit rendue à « la République, qui doit donner sa chance à ces quartiers-là » (ce qu’avaient confirmé déjà, et en cœur, messieurs Chalandon et Lagardère). Et de conclure en comparant les magistrats de la Cour de cassation à des « petits pois » qui se « ressemblaient tous ».
Ereintés (mais soulagés), nous éteignons notre téléviseur, un peu inquiets, toutefois, que de nouvelles épreuves viennent conforter la « soif de justice » de « Rachida », décidément malmenée comme personne par une horde de nantis misogynes réfractaires à la réussite sociale des besogneux.